Quelques murs et quelques toits

Hong Kong September 2010« Hong Kong September 2010 » by Remko Tanis is licensed under CC BY-NC-SA 2.0

Ne nous le cachons pas, l’un des bénéfices les plus bassement matérialistes que nous tirerons du rattachement de notre ville au Royaume des Pays-Bas, c’est une sévère inflation des prix de l’immobilier. Forcément, ce sera une bonne nouvelle pour les 77,8% de ménages auversois qui sont propriétaires de leur logement (chiffres INSEE 2016), mais il ne faudrait surtout pas oublier tous les autres qui ne le sont pas. Il nous faudra éviter le piège de la gentrification et veiller à maintenir une véritable mixité sociale. Philosophiquement facile, concrètement plus complexe à mettre en oeuvre.

Près du quart des habitants d’Auvers-sur-Oise occupent un logement dont ils ne sont pas propriétaires. Si le prix au mètre carré local venait à exploser, le risque est grand de les voir quitter la ville faute de pouvoir continuer à s’y loger, soit à cause d’une augmentation massive des loyers, soit à cause de la revente du bien qu’ils occupent à un prix inaccessible pour eux. Ce qui serait une situation moralement inacceptable. Pour nous certes, cela va de soi, mais aussi pour le Royaume dont nous ambitionnons de devenir les humbles sujets.

Nous en avions parlé dans notre article en forme de synthèse de notre projet, les Pays-Bas sont les champions européens du logement social. Historiquement, la prise de conscience qui a conduit à la mise en place de ce type d’habitation remonte au milieu du XIXe siècle, soit littéralement un siècle avant que cela ne se produise en France. L’initiative fondatrice est à mettre au crédit d’un groupe de notables fortunés amstellodamois (oui, c’est ainsi qu’on nomme les habitants d’Amsterdam) qui ont décidé, sans faire appel à l’autorité publique, de fonder la première Woningcorporatie (qu’on pourrait traduire par « Association de logement), en vue de lutter à la fois contre la pénurie de logements dans la capitale et pour une amélioration du cadre de vie des citoyens les plus pauvres.

On peine aujourd’hui à imaginer pareille approche de la part des possédants les plus fortunés de notre société… Et pourtant, c’est ainsi que tout a commencé aux Pays-Bas, les initiatives privées similaires s’étant multipliées dans les villes les plus importantes du pays, jusqu’à ce qu’en 1901 une loi vienne définir un cadre législatif à tout cela, en autorisant en bonus l’État à intervenir dans le financement des structures en charge du logement social. C’est cette longue tradition de création et de maintenance d’un parc de logement social conséquent qui explique qu’aujourd’hui on estime la part du parc social à 32% des logements néerlandais.

Si on compare les chiffres sur des bases similaires, il faut retenir que les Pays-Bas comptent en moyenne pas moins de 147 logements sociaux pour 1000 habitants. La France dans son ensemble peut se prévaloir d’un taux à 69,2 pour mille… Les chiffres datent de 2008, mais en une grosse dizaine d’années ils n’ont probablement pas beaucoup bougé. Concernant notre ville, les chiffres sont assez peu flatteurs, puisque, à la louche, Auvers-sur-Oise doit se situer quelque part entre 35 et 40 logements sociaux pour 1000 habitants.

Comme nous l’avons souligné dans notre synthèse, nous sommes déjà loin du compte par rapport aux objectifs fixés en France (au point de nous voir infliger des sanctions financières lourdes à cause de cette question), mais en comparaison de ce qui se pratique aux Pays-Bas, nous sommes beaucoup trop en retard. En tant que commune française nous avons déjà obligation de rattraper ce retard, devenir néerlandais nous y obligera plus encore.

Nous estimons qu’il faut dès à présent s’atteler à la tâche pour résoudre ce problème, sans attendre le Rattachement. Nous ne pourrons évidemment pas monter une structure de type Woningcorporatie, il n’y a pas de véritable équivalent en France. Le plus simple à nos yeux sera de monter un OPH directement rattaché à la commune afin de lancer des projets sur lesquels la municipalité aura plus facilement le contrôle. Par la suite, lorsque viendra le temps la transition vers un statut néerlandais pour Auvers-sur-Oise, il sera temps de se pencher sur la question de savoir quoi faire de cet OPH.

Nous vous aurions bien dit quelque chose comme « Il suffira de le transformer en Woningcorporatie le moment venu », mais ce serait faire preuve de malhonnêteté intellectuelle que de prétendre que cela ne présentera aucune difficulté. Néanmoins, nous estimons qu’avant de se préoccuper de cela, il nous faut commencer par remédier à notre problème le plus immédiat, à savoir progresser vers une mise en conformité dans le cadre de la loi SRU. On verra le reste après, comme on dit. Ce qui importe, c’est, pour le court terme, faire en sorte que rendus au moment du Rattachement, l’offre de logement social à Auvers soit de loin plus importante que ce qu’elle est aujourd’hui.

Là où obligation nous est faite de nous arrêter là, c’est sûr la question de savoir comment procéder pour augmenter le parc de logements sociaux à Auvers-sur-Oise. Il n’est évidemment pas question pour nous de décréter quel type de logement il conviendrait de construire, où l’implanter ou encore qui devrait être le bailleur social. Nous n’avons pas la prétention d’être en mesure de fournir une solution clés en mains. Ce qui ne nous empêche pas d’avoir quelques idées, comme par exemple celle de créer un OPH dépendant de la commune comme évoqué plus haut. Et nous en avons d’autres.

Ce qui importe, c’est la mixité sociale, pas uniquement au niveau des pourcentages statistiques à l’échelle de la ville. Ce concept doit s’appliquer également à une échelle beaucoup plus réduite. Concrètement, nous considérons qu’il faut, en termes de répartition géographique des logements sociaux, un panachage extrêmement granulaire. En gros, éviter le regroupement en ilots trop importants de logements sociaux, et les saupoudrer à travers toute la ville, par petites unités d’un à trois logements maximum, intégrées au tissu urbain.

Forcément, une distribution de ce type aura tendance à faire fuir les bailleurs sociaux qui portent traditionnellement les projets de construction. Pour eux, il n’y a aucun intérêt à investir dans des chantiers aussi réduits. En soi, cela se comprend: plus le volume est important, plus on réduit le coût de construction. Mais aussi, selon nous, plus on tend à limiter la mixité sociale. C’est la raison pour laquelle nous avons tendance à imaginer qu’un OPH communal serait plus adapté à nos besoins.

Bref, on pourrait vous parler des paragraphes durant des chouettes idées que nous avons, comme la transformation du Château d’Auvers en un EHPAD de toute beauté (et avec un jardin qui resterait accessible au public), la création d’espaces dédiés au logement alternatif comme les yourtes ou les roulottes, le droit de préemption exercé lors d’une vente immobilière sur deux (à pile ou face si besoin) pour ajouter l’acquisition au parc social et limiter le recours à la construction de neuf, et tant de formidables idées… mais ce serait oublier que si soumettre des idées il faut, débat il doit y avoir

Avant de s’emballer et de partir dans tous les sens pour finalement décider n’importe quoi dans l’urgence, il faudra au contraire temporiser et prendre le temps nécessaire pour faire toutes les études et concertations préalables nécessaires avant de définir une politique urbaine qui fasse sens. Il faudra aussi veiller à impliquer massivement les citoyens dans le travail préparatoire pour être certains de parvenir à une position qui conviennent à une majorité claire. Autant dire qu’on est dans le domaine du challenge d’envergure.

Au final, quel est l’objectif? Nous l’avons dit, conserver une véritable mixité sociale dans notre ville. Dit comme ça c’est très joli, mais il ne faut pas hésiter à appeler un chat un chat. Ce qui se joue, en réalité, c’est notre capacité à demeurer une ville accueillante pour tous, y compris pour les plus modestes. Parce que c’est de cela qu’il s’agit. Entre autres choses, nous admirons la prospérité insolente des Pays-Bas, et croyons fermement mériter de les rejoindre et nous mettre à leur niveau. Mais il ne faut pas tout confondre.

Aux Pays-Bas, même si le niveau de vie moyen est plus élevé qu’en France, il y a des riches et des pauvres. Oui, aussi. La différence c’est qu’en dépit de l’écart toujours plus grand qui se creuse, là-bas aussi, entre plus fortunés et plus modestes, ces derniers conservent des conditions de vie dignes, et ont leur place au sein de la nation, sur tout le territoire. C’est à cela que nous aspirons. Et c’est aussi ce qui nous paraît de plus en plus difficile à faire en France. C’est ça, la mixité sociale qui fonctionne: des riches et des pauvres qui se côtoient, et vivent tous dans des conditions décentes.

Pour ce qui est de savoir ouvrir les bras, la force incroyable que nous avons à Auvers-sur-Oise, c’est cette indéboulonnable foi en l’Homme, cette totale absence de préjugés, cette capacité à voir en l’étranger une opportunité et pas un danger. Nous tenons cela de l’époque lointaine des Impressionnistes, quand ceux qui nous ont précédés entre ces murs de pierre ont su accueillir sans barguigner une bande de pouilleux plus ou moins propres et mentalement instables sans commencer par leur balancer des gadins à la tronche.

Évidemment, avec plus d’un siècle de recul, nous apprécions à sa juste valeur le fait que les toiles de certains des pouilleux en question comptent aujourd’hui parmi les plus chères au monde, sans compter les incroyables retombées touristiques du séjour de quelques semaines de notre cher Vincent dans nos confins, alors que nous n’avons même pas un bout de nappe avec sa signature originale à présenter au public. Qui plus que l’Auversois saura dire le bénéfice qu’on peut tirer du pari fait en accueillant avec bienveillance, ou même une simple indifférence polie, ceux qui sont à la marge?

De fait, nous avons une totale confiance dans le jugement de nos concitoyens quand il s’agira de les consulter pour savoir comment traiter la question du logement social dans notre ville. Pour ce qui est de la municipalité, en raison d’une crainte probablement excessive des réactions parfois trop empreintes d’un enthousiasme bien naturel de l’ABF en charge de notre secteur géographique à l’égard de notre patrimoine historique et architectural local, elle ne s’est pas accordé ces dernières années la liberté propre à lui permettre de faire progresser ce dossier aussi vite qu’elle l’aurait souhaité. La perspective du rattachement au Pays-Bas pourra changer cet état de fait.

Qui dit transformation du territoire de la commune d’Auvers-sur-Oise en possession du Royaume des Pays-Bas, dit fin du recours à l’ABF pour tout projet d’urbanisme. Pour autant, serons-nous prêts à accepter des toitures en tuiles provencales, des cabanons de jardin au design de chalets suisses miniatures ou, pire encore, des Velux plus larges que hauts? Certainement pas. Fort heureusement, nous pourrons compter sur le soutien du Rijksdienst voor het Cultureel Erfgoed, en charge du patrimoine néerlandais, pour nous aider à définir un cahier des charges cohérent en matière d’urbanisme. En gros, ce sera pareil, mais mieux, et tout en néerlandais. De quoi occuper les longues soirées d’hiver.

Rester ouverts, mais aussi garder les yeux ouverts.

« De weg naar de hel is geplaveid met goede voornemens »

PRA