L’art de prendre langue

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S’il est un domaine sur lequel les néerlandais sont bien conscients de leurs limites, c’est bien celui de la langue. Vous me direz, en Hollande en parle le hollandais, c’est aussi bête que ça. Sauf que non. Déjà, la Hollande, ce n’est qu’une partie des Pays-Bas, ou plutôt deux provinces, la Hollande-Septentrionale et la Hollande-Méridionale; ensuite le hollandais, ou plutôt les hollandais, sont certains des dialectes qui y sont employés de manière très locale. Car oui, malgré l’exiguïté du territoire, le Royaume des Pays-Bas fourmille de langues régionales et autres dialectes locaux plus ou moins cousins. Il n’y a, en revanche, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, pas de langue officielle.

De facto, le néerlandais standard, est la langue commune, à l’oral comme à l’écrit, permettant ainsi à l’ensemble des habitants du pays de se comprendre. La Nederlandse Taalunie (ou Union Linguistique Néerlandaise en V.F.) a été créée en 1980 pour discuter des questions relatives à la langue néerlandaise entre ses trois membres : les Pays-Bas, la Belgique (flamande, bien sûr) et le Suriname. Vous noterez qu’en termes de locuteurs à travers le monde, les chiffres sont modestes, on atteint des niveaux autrement plus bas que pour le français, notamment.

Partageant avec les pays scandinaves le fait de se retrouver un peu seuls au monde à parler leur propre langue, les néerlandais ont depuis longtemps pris le pli d’apprendre des langues étrangères, l’anglais étant notamment appris et maîtrisé par une grande majorité d’entre eux. On pourrait donc partir du principe que grâce à ce qui fait office aujourd’hui de langue véhiculaire mondiale, une communication efficace ne sera pas difficile à établir.

Et pourtant.

Chers amis, il ne faut pas oublier quel est notre objectif. Et garder en tête que ce qui nous importe est de faire en sorte qu’un rattachement de notre commune au Royaume des Pays-Bas apparaisse comme évident aux yeux de nos futurs concitoyens néerlandais, et pas simplement à nos yeux à nous. Nous ne pouvons pas tergiverser sur ce point, ni faire nos sucrées: il va nous falloir apprendre le néerlandais. C’est comme ça.

Alors oui, c’est vrai, pour nos oreilles latines, à côté du néerlandais, l’allemand passe pour une douce mélopée toute en rondeur et en suave délicatesse (on raconte qu’en matière de rugosité gutturale germanique, seul l’islandais parvient à surclasser le hollandais). Mais nous pouvons le faire. Nous le devons. Si nous voulons que nos futurs compatriotes se sentent ici chez eux, pour que cela devienne une réalité, il nous faut accomplir cet effort.

On nous rétorquera que « Oui, mais nous, les français, on est nul en langues ». Ce qui est un peu vrai. Mais nous ne sommes pas les pires. Essayez un jour d’engager la conversation avec un chinois ou un japonais en balade à Auvers avec son groupe, vous aurez de la chance si vous en trouvez un qui s’en sorte mieux que vous en anglais, même si vous pensez être nul… Au-delà de cela, nous avons dans notre ville une spécificité bien réelle: la diversité des origines de nos habitants, et surtout son corollaire, le taux de bilinguisme relativement élevé au sein des familles auversoises. Et ça, c’est bien connu, plus on connaît de langues, plus il est facile d’en apprendre d’autres.

Mis à part pour quelques fous furieux sévèrement motivés, il est clair que nous ne pourrons pas compter exclusivement sur les adultes pour faire en sorte d’assurer un taux de maîtrise du néerlandais crevant les plafonds dans notre commune. C’est sur les enfants qu’il convient de miser. Aujourd’hui l’Éducation Nationale s’efforce d’introduire l’apprentissage d’au moins une langue étrangère dès la maternelle. C’est bien. Mais c’est l’anglais, en général. On pourrait faire simple et se dire qu’il faudrait faire en sorte que ce soit plutôt le néerlandais qui soit enseigné à la place, mais d’une, cela paraît difficile à faire passer, et de deux, une insistance trop forte sur le sujet pourrait éveiller les soupçons.

Oui, parce que là, on parle tout de même de demander à l’Éducation Nationale française de financer un apprentissage qui a en fait pour visée une séparation d’avec la République Française. Mieux vaut donc éviter de se mettre trop à découvert. Le mieux, serait de faire en sorte de noyer l’enseignement du néerlandais au milieu d’autres langues. Ainsi, nous pourrions essayer de vendre un projet pédagogique qui, par exemple, viserait à enseigner les langues identifiées comme pratiquées dans les familles bilingues de la ville.

Ainsi nous pourrions proposer de faire enseigner dès la maternelle des langues comme le portugais, le roumain, l’arabe, le chinois, l’espagnol… et le néerlandais! Ni vu, ni connu. Bien sûr, nous ne pourrons faire cela qu’une fois que nous aurons la certitude d’avoir rallié à notre cause une majorité des auversois, en particulier les familles avec de jeunes enfants scolarisés. Et là, d’accord, c’est moche, mais il faudra mentir. Oui, mentir. Mais comme on dit dans ce qui sera bientôt chez nous, « Het doel heiligt de middelen ». La fin justifie les moyens, si vous préférez.

Il va falloir qu’une partie d’entre nous mente sur ses origines. En gros, s’inventer une grand-mère hollandaise, belge flamande ou surinamienne. Ceci pour justifier le fait que le néerlandais ait sa place parmi les langues enseignées dans nos écoles. Dit comme ça, ça peut paraître compliqué, mais en réalité l’existence d’une communauté de descendants de hollandais dans notre ville pourrait être parfaitement crédible. D’autres communautés se sont structurées sur notre territoire et ont une existence réelle à travers des groupements ou associations, donc pourquoi pas une amicale hollandaise auversoise… Bref, ça peut marcher. Ça va marcher.

Évidemment, on parle ici de choses qui ne pourront prendre corps qu’à moyen terme, au minimum. Mais Rome ne s’est pas faite en un jour. Et puis n’oublions pas que les enfants, non seulement ça apprend vite, mais en plus ça aime particulièrement partager son savoir quand c’est jeune. Si nous y mettons tous la bonne volonté nécessaire, grâce à nos enfants et notre motivation, dans 5 ans un tiers de la population auversoise est bilingue français/néerlandais. Ce serait énorme. Et aurait déjà largement de quoi convaincre nos interlocuteurs de la force de notre engagement. Comme on dit, y’a plus qu’à.

PRA

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